vendredi 8 décembre 2006

Acte fondateur

En mai 1976, les Français se demandent avec Sylvie Vartan ce qui fait pleurer les blondes, Albert Spaggiari prépare le casse du siècle dans les égouts de Nice et l'AS Saint-Etienne s'apprête à entrer dans la légende du football.
A cette époque, l'âge pré-historique de la télévision, les retransmissions sportives sur le petit écran commencent parfois ainsi: "L'ASSE joue en maillot vert, en sombre pour ceux qui n'ont pas de récepteur couleur."
Le 12 mai, chose inconcevable aujourd'hui à l'heure des droits télévisés exclusifs arrachés à dizaines ou centaines de millions d'euros, la finale de la Coupe d'Europe des clubs champions qui oppose le Bayern Munich, double tenant du titre,
aux Verts de Saint-Etienne est retransmise en direct sur TF1 puis en différé sur Antenne 2.
Cette finale marque l'apogée de la folle campagne européenne des hommes de Robert Herbin, de la qualification miraculeuse en quart de finale face au Dynamo de Kiev à la demi-finale dans la douleur face au PSV Eindhoven.
A 21h15, l'arbitre hongrois de la rencontre, M. Palotai, donne le coup d'envoi dans l'Hamden Park de Glasgow, sous les yeux de 70.000 spectateur, dont 25.000 venus de France. Il a plu dans la matinée sur la ville écossaise. Le temps est clément en ce début de soirée.
La suite est connue. La frappe de Dominique Bathenay puis, six minutes plus tard, la tête de Jacques Santini toutes deux repoussées par la barre transversale; le coup franc assassin de Franz Roth à l'heure de jeu. La malédiction des poteaux carrés est en marche.
Pourtant, à leur retour en France, les Verts sont reçus avec tous les honneurs par le président Valéry Giscard d'Estaing.
Avant la réception, il y a eu l’hallucinante descente des Champs-Elysées, imaginée une nuit d’insomnie par Jacques Vendroux, alors jeune journaliste à France Inter. « Nous l’avons annoncée à l’antenne au coup de sifflet final. Nous n’avions demandé aucune autorisation à la préfecture de police », se souvient-il. Sous le regard incrédule d’agents des forces de l’ordre, ils sont des dizaines de milliers à converger le 13 mai sur l’avenue parisienne pour saluer les perdants de Glasgow.
« Démentiel », écrit Ivan Curkovic, le gardien yougoslave de l’ASSE. « La France souffrait d’une absence de champions à honorer. Elle était à court de héros. » (1)

LES PERDANTS MAGNIFIQUES
Trente ans après la défaite de Glasgow, l'engouement suscité par ces perdants magnifiques à la tunique verte, couleur d'espérance, couleur de printemps, résiste contre vents et marées.
De caisse noire en faux passeports, de valse des dirigeants en tourbillon des entraîneurs (1), les Verts, qui n'ont plus gagné le moindre titre depuis un quart de siècle, continuent d'attirer les foules: 45.000 personnes au Stade de France pour
affronter le Red Star en mars 1999 en deuxième division.
Le football français a pourtant assimilé la "culture de la gagne" avec la victoire à l'Euro 1984, l'enchaînement magique Coupe du monde 1998/Euro 2000, et puis la Ligue des Champions que s'offre Marseille en 1993 et la Coupe des Coupes que soulève le PSG en 1996.
Avec l'humour mordant qui les caractérise, Les Cahiers du football, magazine "de foot et d'eau fraîche", parlent de "l'exploitation nostalgique d'un mythe défaitiste".
Pour un peu, les thuriféraires de l'épopée verte se retrouveraient classés parmi les déclinologues. Pas sûr. Car l'épopée verte s'inscrit dans un contexte précis, et le mythe
qui perdure depuis plonge ses racines dans un terreau fertile.

LE PRINTEMPS APRÈS L'HIVER
Au sortir de l'hiver 1976, la France n'existe plus sur la carte du football. Depuis les deux finales perdues par Reims (1956 et 59), aucun club français n'a atteint les sommets. En sélection, le bilan est encore plus famélique. La "génération suédoise", demi-finaliste en 1958, n'a pas d'héritiers; la dernière participation à une Coupe du monde remonte à 1966.
L'époque n'est pas non plus à la surmédiatisation du championnat de France et les rivalités parfois artificielles entre clubs ne sont pas encore de mise. Toute la France du
football peut donc embrayer sur les exploits des Verts sans avoir le sentiment de trahir le "club de son coeur".
L'épopée verte coïncide aussi avec la montée en puissance de la télévision. De la saga rémoise ne subsistent que des extraits en noir & blanc. Avec l'aventure européenne de Jean-Michel Larqué et Cie, on découvre le foot en direct à la télévision.
"Et les Verts offrent aux Français des scénarios incroyables, des renversements de situation inespérés", souligne le journaliste lyonnais Jacques Tyrol, auteur des Exploits français en Coupe d'Europe (Ed. Solar), guère soupçonnable de
prosélytisme vert.
Perdre 4-1 à Split et se qualifier 5-1 au match retour. Perdre 2-0 à Simféropol, buter une heure durant au retour sur l'organisation de fer des Soviétiques, voir Oleg Blokhine à la 65e se présenter seul devant Curkovic, assister au sauvetage
miraculeux de Lopez avant qu'Hervé Revelli ne marque sur la contre-attaque et que Larqué sur un maître coup franc (72e) puis Rocheteau dans la prolongation n'expédient les Verts au paradis: ces émotions-là ne disparaissent pas.
Ce matin-là, derrière le grillage du centre d'entraînement de L'Etrat, près de Saint-Etienne, Frédéric Broc pointe un autre élément décisif de la passion verte. Ce trentenaire stéphanois exilé à Toulon depuis huit ans a profité des vacances pour venir
avec ses enfants, les jumeaux Kevin et Kellian, 5 ans.
"C'est la première fois que je les amène ici. Les Verts, ils en entendent parler depuis qu'ils sont tout petits. C'était important qu'ils les voient, parce que ce maillot vert
représente mes racines", dit-il.
Dans les années 1976, époque de choc pétrolier, fin des trente glorieuses, Saint-Etienne plonge dans la crise. Fermeture des mines de charbon, déclin de Manufrance, restructurations.
D'une certaine façon, le début de la fin du monde ouvrier qui se sent chez lui à Geoffroy-Guichard, stade à l'anglaise dont les tribunes populaires furent construites avec les remblais d'un crassier voisin (3). Un monde qui se reconnaît dans
les valeurs que porte alors l'équipe: de la solidarité, du travail, pas d'ego surdimensionné.
A l’époque, l’ASSE est en avance. Sur la lancée de ses maîtres Jean Snella et Albert Batteux, Robert Herbin, l’impassible entraîneur au masque de Sphinx, a mis au point une préparation physique poussée, des charges de travail massives à l’entraînement. De la sueur, et des « joueurs qui vont au charbon », comme le réclament aujourd’hui encore les supporters de L’Etrat.

UN MONDE DE TOUS LES POSSIBLES
Sur le site poteaux-carres.com, une maxime de Saint Augustin revient régulièrement qui légitime la passion verte : "Celui qui se perd dans sa passion a moins perdu que celui qui perd sa passion."
"La passion fait de nous un peuple sans raison", proclament les Green Angels, l'un des cinq groupes reconnus de supporters.
Cette passion pour l'ASSE, cette "cote d'amour totalement déconnectée de ses résultats sur le terrain", Stéphane Olry et Corine Miret, auteurs et comédiens, ont voulu l'interroger. Des entretiens menés avec 42 Stéphanois, ils ont tiré une pièce,
simplement intitulée "Mercredi 12 mai 1976" (4).
"Nous étions partis avec une idée sociale - les années 1970, la crise -, nous avons découvert de l'émotion pure", explique Stéphane Olry dans leur appartement parisien où des friandises aux couleurs de l'ASSE se pressent dans une coupelle.
"Je me souviens d'un homme, orphelin, arrivé par hasard à Saint-Etienne, spectateur par hasard également d'un match. Quand il s'est retrouvé dans le kop, nous a-t-il dit, il a compris qu'il avait trouvé une famille."
"La nostalgie que les gens peuvent avoir sur 76, c'est la nostalgie de l'enfance et de la foi qu'on peut avoir à ce moment-là dans la vie, on croit des choses incroyables, et qui se réalisent avec ces renversements de situation, ces matches perdus que l'on gagne", ajoute-t-il.
Et Corine Miret de compléter le propos : "Une équipe qui a porté cela ne peut que rester dans le coeur des gens."

(1) Dans mes buts (Ed. Calmann-Lévy).
(2) Depuis 1976, de l'emblématique Roger Rocher, mort en 1997 après avoir été mis en détention préventive et condamné dans l'affaire de la caisse noire, à Bernard Caïazzo, actuel dirigeant du club, pas moins de onze présidents se sont succédé à la tête de l'ASSE et, de Robert Herbin à Elie Baup, dix-sept entraîneurs ont tenté l'aventure. Série en cours.
(3) In Le Douzième homme, Jérôme Sagnard et Jérôme Bernard-Abou, Ed. Alan Sutton
(4) En novembre prochain à Montreuil-Bellay (49), en décembre à Strasbourg (67), en janvier à Poitiers (86).

3 commentaires:

/jac a dit…

J'ai beau n'avoir presque que du rouge et du noir dans la tête (le seul vert qui m'aille est celui de l'Omonia Nicosia), ton récit d'un monde de tous les possibles (Un autre monde serait donc vraiment possible?) m'a forcément ému.
Bravo, tu devrais être journaliste.
J'attends avec une très très grande impatience la chronique de la vie d'Albert Spaggiari.
Des bécots
jac/ (connu naguère sous le sigle /JCL, avant sa scission d'avec le grand méchant capital )
PS: peut-on avoir la nostalgie de 76 quand on est de 77? Si oui, je joins volontiers un peu de la mienne à la tienne.

Anonyme a dit…

Bravo, tu écris tout ce que ressent le peuple vert;
moi, Patrick bientôt 49 balais, mes yeux s'embuent un peu en me plongeant dans notre histoire...Mais putain que c'est bon!!! ALLEZ LES VERTS

SunnyT a dit…

je vois que vous avez de très bons souvenirs de cette époque et ce match mythique. Je fais des recherches sur cette époque justement. Sauriez-vous (ou auriez-vous) ou je pourrais me procurer les images de ce match par hasard avec les commentaires en français ?
Avec mes remerciements par avance,
Bien cordialement
Denis Tison
denistison@gmail.com